Chapitre 8

Considérons maintenant l’imprégnation particulière conférée à l’individu par les différents types de gouvernement. Tout d’abord, il convient d’identifier sans se tromper la force gouvernante primaire. Pour cela, examinons attentivement l’histoire humaine. Les Humains, on le sait, furent de tout temps soumis à de multiples contraintes, celles des oligarques, des autocrates ou des ploutocrates, des avides de pouvoir des différentes républiques, des majorités et minorités tyranniques, sans oublier le charme trompeur de la démocratie, des instincts profonds ou des impulsions juvéniles. Dans tous ces cas, la force gouvernante, au sens où nous voulons vous faire entendre ce concept, représentait aux yeux de l’individu concerné l’autorité dont il croyait que dépendait sa survie immédiate. C’est essentiellement la notion de survie qui détermine l’imprégnation. Durant une grande partie de l’histoire humaine (mais le processus est le même pour la plupart des espèces co-sentientes) les P.D.G. des Grandes Compagnies ont brassé plus de potentiel de survie dans leurs remarques officieuses que les traditionnelles figures de proue politiques. Nous autres Co-sentients ne pouvons oublier cela lorsque nous surveillons les Compagnies Multi-planétaires. Gardons-nous aussi d’oublier la leçon en ce qui nous concerne. Celui qui travaille à sa propre survie modifie son imprégnation, et par là même ses croyances.

Manuel d’Instruction.

Bureau des Sabotages.

 

Ne fais jamais ce que ton ennemi aimerait te voir faire, se remémora McKie.

En cet instant, l’ennemi était Aritch, qui avait fait appel au serment du légiste pour lier un agent du BuSab et avait exigé des informations auxquelles il n’avait pas droit. L’attitude du vieux Gowachin, conforme à la nature de son propre code juridique, avait eu pour effet d’agrandir instantanément la zone de conflit. McKie s’en tint à une réponse minimale.

« Je suis ici parce que Tandaloor est le cœur de la Fédération gowachin. »

Aritch, assis les yeux fermés pour bien marquer la relation formelle de client à légiste, souleva les paupières pour fustiger McKie du regard.

« Je vous rappelle une première fois que je suis votre client. »

Les signes indiquant une nouvelle et dangereuse tension chez la servante wreave étaient en train de se multiplier, mais McKie ne pouvait se permettre de détourner son attention fixée sur Aritch.

« Vous vous êtes désigné vous-même comme le client. Fort bien. Le client doit répondre avec sincérité à toutes les questions que lui pose son légiste lorsque la procédure l’exige. »

Aritch continuait à fixer sur McKie des yeux jaunes où brillait une flamme latente. La vraie bataille était maintenant engagée.

McKie avait conscience de la fragilité de la relation dont dépendait sa survie. Les Gowachins, signataires du grand Pacte co-sentient qui liait les espèces civilisées de l’univers connu, étaient également obligés d’accepter certaines interventions du BuSab dans leur juridiction. Mais Aritch avait situé l’affaire sur un autre terrain. Si la Fédération gowachin n’était pas d’accord avec l’agent McKie, elle avait la ressource de le faire descendre dans la judicarène en qualité de légiste ayant causé du tort à un de ses clients. Avec le barreau gowachin tout entier ligué contre lui, McKie n’avait aucune peine à deviner lequel des deux légistes tâterait de la dague. Son seul espoir était d’éviter le procès immédiat. C’était là, après tout, le véritable fondement de la loi gowachin.

Pénétrant dans le vif du sujet, McKie déclara : « Mon administration a découvert l’existence d’un problème assez embarrassant pour la Fédération gowachin. »

Aritch cilla à deux reprises.

« C’est bien ce que nous soupçonnions. » McKie hocha la tête. Ils ne le soupçonnaient pas, ils le savaient. Et il comptait bien là-dessus : les Gowachins devaient connaître la raison pour laquelle il avait répondu à leur convocation. Si une espèce signataire du Pacte était à même de comprendre sa position, c’était la gowachin. Le BuSab était le reflet de la philosophie gowachin. Les siècles avaient passé depuis la grande convulsion qui avait donné naissance au Bureau des Sabotages ; mais la Co-sentience n’avait jamais eu le loisir d’oublier cette naissance. Elle était enseignée aux enfants de tous les peuples.

« Un jour, il y a de cela très longtemps, une majorité tyrannique s’empara du gouvernement. Elle voulait rendre égaux tous les individus. Cela signifiait que personne ne devait surpasser en rien son voisin. L’excellence en toute chose était à prohiber ou à dissimuler. Les tyrans avaient fait tourner leur gouvernement à très grande vitesse, « au nom du peuple ». Ils avaient supprimé, partout où la chose était possible, les lenteurs de la bureaucratie. Le temps de réflexion était réduit. Sans se douter qu’ils agissaient en vue de satisfaire leur désir inconscient de prévenir tout changement, les tyrans essayaient d’enrober les populations dans une grisaille uniforme.

» Ainsi, la puissante machine gouvernementale se mit à tourner de plus en plus vite, entraînant avec elle tous les rouages importants de la société. Dans la même heure, des textes de lois étaient conçus et mis en application. Les structures sociales changeaient d’aspect à une allure suicidaire. Les gens devenaient incapables de faire face à la véritable évolution réclamée par l’univers. Ils étaient, en fait, paralysés.

» C’était l’époque de la fameuse « Monnaie de verre », forte le matin, dévaluée à la tombée de la nuit. Poussés par leur passion de l’uniformité, les tyrans se faisaient de plus en plus puissants tandis que tous les autres devenaient plus faibles. De nouvelles administrations, des secrétariats, des ministères aux attributions fantaisistes se créaient chaque jour pour devenir les citadelles d’une nouvelle classe de dirigeants, une aristocratie dont la seule raison d’être était de maintenir l’élan de la grande roue destructrice qui semait la violence et le chaos dans tout ce qu’elle touchait.

» En cette sombre époque, une poignée de Co-sentients (les Cinq Ouïes, dont l’identité ni l’espèce ne furent jamais révélées) créèrent un Corps de Saboteurs pour ralentir la roue gouvernementale emballée. À l’origine, le Corps ne redoutait ni le sang, ni la violence, ni la cruauté. Mais, graduellement, ses méthodes devinrent plus subtiles. La roue ralentit, devint maîtrisable. Le temps de la réflexion revint.

« Le temps aidant, ce Corps devint le BuSab, ou Bureau des Sabotages, organisation dotée de véritables pouvoirs ministériels, qui proclame sa préférence pour les méthodes subtiles mais n’hésite pas, le cas échéant, à faire appel à la violence pour parvenir à ses fins. »

Ces notions inculquées à McKie lorsqu’il était écolier avaient été depuis révisées à la lumière de son expérience du BuSab. À présent, il savait que cette administration d’élite, comprenant des représentants de toutes les espèces co-sentientes connues, était condamnée à suivre les couloirs de sa propre entropie. Un jour, elle dévorerait le reste ou serait dévorée elle-même. Mais l’univers avait encore besoin d’elle. Les anciennes imprégnations demeuraient, les quêtes futiles d’un absolu idéalement uniformisé. C’était le vieux conflit entre ce que l’individu voyait comme condition de sa survie immédiate et ce que la totalité exigeait pour que certains survivent. Aujourd’hui, c’était la Fédération gowachin contre la Co-sentience, et Aritch s’était fait le champion de son peuple.

McKie étudiait attentivement le Haut Magister sans perdre de vue les tensions réprimées auxquelles était en proie la servante wreave. Ces lieux connaîtraient-ils bientôt la violence ? La question demeura provisoirement sans réponse tandis que McKie murmurait :

« Vous avez remarqué que ma position est délicate. Je ne suis pas homme à me réjouir des difficultés que connaissent certains de mes anciens maîtres vénérés, mes amis ou leurs compatriotes. Cependant, des preuves ont été fournies… »

Il laissa sa phrase en suspens. Les Gowachins détestaient les insinuations sans suite.

Les griffes du Gowachin pointèrent sous les coquilles de ses doigts palmés.

« Votre client demande à connaître ces preuves. »

« On nous signale la disparition de nombreux individus appartenant à deux espèces. Uniquement des Gowachins et des Humains. Considérées isolément, ces disparitions ont une importance mineure. Mais les faits se produisent depuis très longtemps. Au moins douze ou quinze générations, selon l’ancien mode de calcul humain. Globalement, cela représente une masse de population considérable. Nous avons appris qu’il existe une planète nommée Dosadi où toutes ces personnes auraient été déportées. Les indices en notre possession ont fait l’objet d’examens attentifs. Toutes les pistes nous conduisent à la Fédération gowachin. »

Les doigts d’Aritch s’écartèrent légèrement, ce qui était le signe chez un Gowachin d’un embarras profond. McKie n’aurait su dire s’il était feint ou réel.

« Votre Bureau incrimine-t-il la Fédération gowachin ? »

« Vous savez le rôle que joue mon Bureau. Nous ignorons encore où se trouve la planète Dosadi. Mais nous finirons bien par la localiser. »

Aritch demeura silencieux. Il savait que le BuSab n’avait jamais renoncé à élucider un problème.

McKie brandit la boîte bleue.

« En me jetant cela, mon cher client, vous avez fait de moi le gardien de votre destin. Vous n’avez pas le droit de me demander d’expliquer mes méthodes. Je ne suivrai pas l’ancienne loi. »

Aritch hocha la tête.

« Je comptais bien que vous réagiriez ainsi. »

Il leva la main droite.

La « flexion de mort » spasmodique s’empara de la Wreave, dont les mandibules de combat pointèrent sous la fente faciale.

À son premier mouvement, McKie ouvrit vivement la boîte bleue et en sortit le livre et la dague. Il parla avec une force que son corps ne ressentait guère :

« Si elle fait le moindre geste dans ma direction, mon sang souillera le livre sacré. » Il plaça la dague contre son propre poignet. « Votre Servante de la Boîte ne sait peut-être pas ce que cela signifierait. L’histoire du Phylum des Marches se terminerait ici. Un autre Phylum serait censé avoir reçu la boîte du Donneur de la Loi. Le nom même du dernier Haut Magister de ce Phylum serait à jamais effacé des mémoires, et n’importe quel Gowachin préférerait manger ses propres œufs avant d’admettre une quelconque parenté avec le Phylum des Marches. »

Aritch demeurait glacé, sa main droite toujours en l’air. Il bredouilla :

« Vous êtes un mouchard, McKie. Ce n’est qu’en épiant nos rites les plus sacrés que vous avez pu apprendre une chose pareille. »

« Vous me preniez pour un nigaud docile et effarouché, mon cher client ? Je suis un vrai légiste. Un légiste n’a pas besoin de se cacher pour apprendre la loi. Lorsque vous m’avez accepté au sein de votre barreau, vous m’avez ouvert toutes les portes. »

Lentement, frémissant de tous ses muscles, Aritch se tourna vers la Wreave.

« Ceylang ? »

Elle avait du mal à parler tant que ses mandibules de combat imprégnées de poison restaient sorties.

« À vos ordres ! »

« Observez bien cet Humain. Étudiez-le attentivement. Vous aurez l’occasion de le revoir. »

« J’obéis. »

« Vous pouvez vous retirer, mais rappelez-vous mes paroles. »

« Je me rappellerai. »

McKie, sachant que la danse de mort ne pouvait demeurer inachevée, l’arrêta :

« Ceylang ! »

Lentement, avec réticence, elle tourna son regard vers lui.

« Observez-moi encore, Ceylang. Je suis ce que vous espérez devenir un jour. Mais je vous avertis : à moins que vous ne vous débarrassiez de votre peau de Wreave, vous ne réussirez jamais à devenir légiste. » Il hocha sèchement la tête. « Maintenant, vous pouvez partir. »

Dans un froissement de sa robe fluide, elle obéit ; mais ses mandibules de combat demeuraient sorties et leurs pointes empoisonnées luisaient. McKie savait que quelque part dans le logis de sa triade une petite bête à plumes mourrait bientôt, les veines envahies par le poison brûlant de sa maîtresse. À ce moment-là seulement, la danse de mort prendrait fin et Ceylang pourrait rentrer ses mandibules. Mais la haine serait toujours là.

Lorsque la porte se fut refermée derrière la robe rouge, McKie replaça posément le livre et la dague dans la boîte bleue puis se tourna vers Aritch. Il parla de nouveau, mais cette fois-ci véritablement de légiste à client, sans sophistique d’aucune sorte, ils le savaient désormais tous les deux.

« Qu’est-ce qui pousserait le Haut Magister du prestigieux Phylum des Marches à causer la ruine de l’Arche de la Civilisation ? »

Il s’adressait comme à un égal, sur le ton de la conversation.

Aritch semblait avoir du mal à s’adapter à la nouvelle situation. Ses pensées étaient faciles à deviner. Si McKie avait assisté au Rite de la Purification, il fallait l’accepter en tant que Gowachin. Mais McKie n’était pas gowachin. Pourtant, il avait été admis au sein du barreau… et s’il avait été témoin de ce rite sacré…

Au bout d’un instant de silence, Aritch demanda :

« Où avez-vous assisté à ce rite ? »

« Il a été pratiqué par le Phylum qui m’hébergeait sur Tandaloor. »

« Les Têtes Sèches ? »

« Oui. »

« Savaient-ils que vous étiez là ? »

« Ils m’avaient invité. »

« Comment avez-vous fait pour jeter votre peau ? »

« Ils m’ont écorché vif et ils ont gardé les morceaux. »

Aritch mit quelque temps pour digérer cela. Les Têtes Sèches avaient avancé leur pion en secret sur l’échiquier de la politique gowachin, mais à présent le secret était dévoilé. Il fallait qu’il réfléchisse à tout ce que cela impliquait. Pour quelle raison avaient-ils agi ainsi ? Qu’espéraient-ils gagner ? Il murmura :

« Vous n’avez pas de tatouage. »

« Je n’ai jamais demandé officiellement à faire partie des Têtes Sèches. »

« Pourquoi ? »

« Mon allégeance primaire est acquise au BuSab. »

« Les Têtes sèches savent cela ? »

« Ils l’encouragent. »

« Mais quelle a été leur motivation dans… »

McKie eut un sourire.

Aritch hocha la tête en regardant dans la direction d’une niche murale dissimulée derrière une tenture, à l’autre extrémité de la salle. Sa ressemblance avec le Dieu Batracien ?

« Ce ne serait pas suffisant. » McKie eut un haussement d’épaules. Aritch médita à haute voix :

« Les Têtes Sèches ont soutenu Klodik lorsqu’il a commis le crime dont vous… »

« Ce n’était pas un crime. »

« Vous avez raison. Puisque vous avez obtenu l’acquittement de Klodik. Et c’est à la suite de cette victoire que les Têtes Sèches vous ont invité à assister au Rite de la Purification. »

« Un Gowachin appartenant au BuSab ne peut dissocier ses allégeances. »

« Mais un légiste doit être uniquement au service de la loi ! »

« Les lois du BuSab et des Gowachins ne sont pas en conflit. »

« C’est ce que les Têtes Sèches voudraient nous faire croire. »

« Beaucoup de Gowachins y croient. » « Il reste que l’affaire Klodik n’était pas une véritable épreuve. »

McKie venait soudain de comprendre une chose : c’était beaucoup plus qu’un pari perdu que regrettait Aritch. Avec son argent, il avait aussi placé ses espoirs. Il était grand temps de réorienter cette conversation.

« Je suis votre légiste. »

D’une voix résignée, Aritch répondit :

« Vous l’êtes. »

« Votre légiste voudrait des explications sur le problème dosadi. »

« Un problème n’existe que s’il y a suffisamment de gens pour s’intéresser à lui. » Aritch regarda la boîte bleue sur les genoux de McKie. « Nous sommes concernés pour l’instant par des différences entre valeurs, des changements de valeurs. »

McKie ne crut pas un instant que telle était la teneur de la défense gowachin, mais les paroles d’Aritch lui fournirent un instant de pause. Les Gowachins avaient envers leur loi et toute forme de gouvernement une attitude faite d’un curieux mélange de respect et d’irrespect. À la base régnaient leurs rites immuables, mais à part cela tout demeurait aussi fluide que les océans où s’était faite leur évolution. Derrière les rites, il s’agissait d’atteindre la fluidité constante. Jamais on n’abordait de pied ferme un entretien avec un Gowachin. Chaque fois, il réagissait de façon différente… religieusement. C’était leur nature qui voulait cela. Toute base est temporaire. La loi est faite pour être changée. C’était leur catéchisme. L’art du légiste est de savoir à chaque instant où il met les pieds.

« Les têtes Sèches ont une conception différente », fit McKie.

Cela plongea Aritch dans une espèce de consternation. Ses ventricules respiratoires vibrèrent, signe qu’il allait parler du ventre.

« Les Co-sentients ont des formes tellement variées : les Wreaves (il jeta un coup d’œil en direction de la porte), les Sobarips, les Laclacs, les Calibans, les Pan Spechi, les Chithers, les Palenkis, les Taprisiotes, les Humains, et nous les Gowachins… il y en a tellement… les différences entre nous défient l’analyse. »

« Autant recenser les gouttes d’eau dans l’océan. »

Aritch émit une sorte de grognement, puis :

« Certaines affections peuvent franchir la barrière entre les espèces. »

McKie le regarda avec étonnement. La planète Dosadi servait-elle de station médicale expérimentale ? Impossible ! Ils n’auraient eu aucune raison de dissimuler la chose. Le secret ne pouvait que contrarier l’étude d’un problème commun. Les Gowachins le savaient.

« Vous n’étudiez pas la pathologie humano-gowachin. »

« Il y a des maladies qui affectent le psychisme et ne peuvent être attribuées à aucun agent physique. »

McKie prit le temps de digérer cela. Bien que les définitions gowachins fussent parfois difficiles à concevoir, elles laissaient rarement place à des comportements aberrants. Différents, oui ; mais pas aberrants. On pouvait défier la loi et non le rituel. Les Gowachins étaient très stricts à cet égard. Celui qui faisait une entorse au rituel était immédiatement mis à mort. C’était l’une des choses qui rendaient leurs relations avec les autres espèces extrêmement délicates.

Aritch poursuivit :

« D’effroyables frictions psychologiques surviennent lorsque des espèces divergentes se rencontrent et sont contraintes de s’adapter à de nouvelles façons d’être. Nous recherchons une connaissance nouvelle dans cette arène du comportement. »

McKie hocha la tête. Un de ses anciens professeurs Têtes Sèches lui avait dit :

« Quelle que soit la souffrance, la vie doit s’adapter ou mourir. »

C’était une révélation profonde quant à la manière dont les Gowachins appliquaient sur eux-mêmes leurs propres conceptions. La loi était changeante, mais ses fondements ne supportaient pas la moindre modification. « Autrement, comment saurions-nous où nous sommes et d’où nous venons ? » Cependant, les confrontations avec d’autres espèces modifiaient les fondements. La vie s’adaptait… de gré ou de force.

McKie choisit attentivement ses mots :

« Les expériences à caractère psychologique menées sur des individus ou des groupes qui ne sont ni informés ni consentants ont toujours été illégales… même chez les Gowachins. »

Aritch n’accepta pas cet argument :

« Dans toutes les régions de la Co-sentience, on trouve d’innombrables précédents, principalement dans le domaine de la recherche biomédicale et celui des sciences du comportement, où des Co-sentients ont servi de sujets d’expérimentation. »

« Mais la première question qui se pose est : De quelle ampleur est le risque connu encouru par les sujets ? »

« Mon cher légiste, vous savez très bien que l’expression informé et consentant implique que l’expérimentateur soit préalablement au courant de la nature exacte des risques et qu’il puisse les décrire avec précision. Or, je vous le demande, comment une telle chose serait-elle possible si l’expérience a justement pour but de découvrir ce qui n’est pas connu ? Comment évaluer un risque qu’on ne peut prévoir ? »

« On soumet le projet à plusieurs experts faisant autorité dans le domaine en question », répondit McKie. « Ils mettent en balance les travaux envisagés et les avantages qui sont censés en découler. »

« Oui, je sais. Nous soumettons aussi nos projets à d’autres chercheurs, des gens qui sont précisément, de par leur mission et l’idée même qu’ils se font de leur identité, persuadés qu’ils peuvent améliorer le sort de toutes les créatures co-sentientes. Je vais vous demander une chose, légiste. Pensez-vous que les commissions composées de telles personnalités refusent beaucoup de demandes de recherches ? »

McKie commençait à voir où il voulait en venir. Il parla avec précaution :

« Peu de projets sont rejetés, c’est certain. Mais vous n’avez soumis votre programme dosadi à aucune instance extérieure autorisée. Était-ce dans le but de le tenir secret aux yeux de vos ressortissants, ou bien des autres Co-sentients ? »

« Nous avions peur d’un refus, si les autres espèces en avaient eu connaissance. »

« Ce projet a-t-il été approuvé par la majorité des Gowachins ? »

« Non ; mais vous savez aussi bien que moi que l’avis de la majorité dans le domaine expérimental n’offre aucune garantie contre les recherches dangereuses. »

« Le projet Dosadi s’est-il révélé dangereux ? » Aritch demeura silencieux le temps de quelques longues inspirations, puis répondit : « Il s’est révélé dangereux. »

« Pour qui ? »

« Pour tous. »

C’était une réponse inattendue, qui ajoutait une nouvelle dimension au comportement d’Aritch. McKie décida d’exploiter le filon :

« Ce projet a donc été approuvé par une minorité de Gowachins disposés à accepter un rapport avantage-risque particulièrement dangereux. »

« Vous avez une manière d’exprimer cela, McKie, qui présuppose une culpabilité d’un genre particulier. »

« Mais il pourrait se trouver dans la Co-sentience une majorité qui approuve ma définition ? » « Si elle en est informée. »

« Je vois. Mais en acceptant un tel risque, quels avantages espériez-vous obtenir ? » Aritch émit un grognement.

« Je vous assure, légiste, que nous avons utilisé uniquement des volontaires, et seulement des Humains et des Gowachins. »

« Vous éludez ma question. »

« Je ne fais que retarder la réponse. »

« Dans ce cas, dites-moi si vous avez bien expliqué à ces volontaires qu’ils avaient le choix, la possibilité de dire non. Étaient-ils au courant des dangers qu’ils pouvaient courir ? »

« Nous n’avons pas tenté de leur faire peur… non. »

« L’un d’entre vous s’est-il soucié du libre choix de ces volontaires ? »

« Attention à la manière dont vous nous jugez, McKie. Il y a une tension fondamentale entre la science et la liberté, quelle que soit la manière dont la science est considérée par ses praticiens ou la notion de liberté perçue par ceux qui sont persuadés d’en jouir. »

Ces mots rappelèrent à McKie un des plus cyniques aphorismes gowachins : Croire qu’on est libre est plus important qu’être libre. Il répliqua :

« Vous ne leur avez pas dit toute la vérité sur cette expérience. »

« C’est un point de vue. »

McKie s’offrit quelques instants de réflexion. Il ignorait ce que les Gowachins avaient pu faire exactement sur Dosadi ; mais il commençait à soupçonner quelque chose d’assez ignoble. Lorsqu’il parla de nouveau, il ne put oblitérer tout à fait les craintes contenues dans sa voix.

« Revenons à ma question sur les avantages que vous espériez. »

« Mon cher légiste, nous éprouvons de longue date une sincère admiration pour votre espèce. Vous nous avez transmis l’une de nos maximes les plus éprouvées : À nulle espèce ne te fieras au-delà de ton propre intérêt. »

« Ce n’est pas un motif suffisant pour… » « Il y a une autre règle que nous tirons de votre maxime : Il est sage d’orienter tes actions de manière que les intérêts des autres espèces coïncident avec ceux de la tienne. »

McKie considéra un long moment le Haut Magister. Cette vieille crapule gowachin essayait-elle de lui proposer une entente humano-gowachin en vue d’étouffer le scandale ? Le Gowachin oserait-il un tel gambit ? Quelle était l’ampleur de l’échec dosadi ?

À haute voix, il demanda :

« Quels avantages espériez-vous ? J’insiste pour que vous me répondiez. »

Aritch s’affaissa un peu plus dans son canisiège, qui s’adapta aussitôt à cette nouvelle position. Le Haut Magister gratifia McKie d’un long regard pesant avant de murmurer :

« Vous jouez cette partie encore mieux que nous ne l’avions espéré. »

« Pour vous, le gouvernement et la loi sont un jeu. Personnellement, je viens d’une autre arène. »

« Votre BuSab. »

« Ce qui ne m’empêche pas d’être aussi légiste. »

« Êtes-vous mon légiste ? »

« Je suis lié par le Serment du Livre. N’avez-vous donc pas foi… »

McKie s’interrompit, ébranlé par une révélation subite. Évidemment… Il aurait dû y penser avant. Les Gowachins savaient depuis longtemps que la question dosadie apparaîtrait un jour sur la scène juridique…

« Foi en quoi ? » voulut savoir Aritch.

« Assez de faux-fuyants ! » s’écria McKie. « Lorsque vous avez fait de moi un légiste, vous aviez déjà le problème dosadi en tête. Et maintenant, vous agissez comme si vous n’aviez plus confiance en votre propre plan. »

Les lèvres d’Aritch ondoyèrent.

« Comme c’est curieux… vous êtes plus gowachin qu’un Gowachin. »

« Quels avantages espériez-vous lorsque vous avez pris ce risque ? »

Les doigts d’Aritch s’écartèrent, exposant leur palmure.

« Nous espérions surtout mener ces recherches rapidement à terme, en retirant des avantages capables de faire taire les protestations qu’elles allaient inévitablement susciter. Mais il y a maintenant plus d’une vingtaine de vos générations – et non douze ou quinze, comme vous le voyez – que nous avons pris dans nos mains ce fer rouge. Des avantages ? Bien sûr, il y en a eu quelques-uns, mais nous n’osons pas les utiliser, ni libérer les Dosadis de leur servitude, de peur de soulever des quantités de questions auxquelles nous ne saurions répondre sans révéler nos… sources. »

« Mais les avantages ! » insista McKie. « C’est votre légiste qui vous le demande ! »

Aritch exhala par ses ventricules un souffle trémulant.

« La Calibane qui contrôle l’accès à Dosadi est la seule à connaître les coordonnées de cette planète. Elle n’a le droit de les révéler à personne. Dosadi est peuplée uniquement d’Humains et de Gowachins. Elle ne comporte qu’une seule ville, Chu, dont la population atteint quatre-vingt-dix millions d’habitants à peu près également répartis entre les deux espèces. Il y a environ trois fois plus de monde à l’extérieur de la cité, dans les territoires uniformément désignés sous le nom de Bordure. Mais ils ne sont pas inclus dans l’expérience. La ville de Chu proprement dite s’étend sur huit cents kilomètres carrés. »

Une telle densité avait de quoi frapper McKie. Plusieurs millions par kilomètre carré. Il avait du mal à se représenter la chose. Même en bâtissant verticalement… et souterrainement… Il devait y avoir, bien sûr, des privilégiés qui disposaient d’assez d’espace, mais les autres… Par tous les Dieux du ciel ! Un tel endroit devait littéralement grouiller de gens qui n’avaient aucun moyen d’échapper à la promiscuité générale, sauf peut-être en se réfugiant dans cette mystérieuse Bordure. McKie exposa ses réflexions à Aritch, qui les confirma :

« La densité de population est particulièrement élevée dans certains secteurs. Les Dosadis les appellent des « garennes » pour des raisons que vous comprendrez aisément. »

« Mais pourquoi ? Alors qu’ils ont toute une planète à leur disposition… »

« Dosadi est toxique pour nos deux espèces. Toute la nourriture provient d’usines hydroponiques particulièrement étudiées, situées en plein cœur de Chu. La gestion des usines et la distribution des aliments sont contrôlées par des chefs de guerre. Tout est organisé de manière quasi militaire. Mais l’espérance de vie à l’intérieur de la cité est quatre fois plus élevée qu’à l’extérieur. »

« Pourtant, vous disiez que la population de la Bordure était beaucoup plus importante que… »

« Ils se multiplient comme des animaux pris de frénésie. »

« Je ne vois vraiment pas les avantages que vous espériez tirer d’une telle… »

« Sous la pression, la vie révèle ses propriétés intrinsèques. »

McKie médita ces paroles du Haut Magister. L’image qu’il se faisait de Dosadi était celle d’une masse en ébullition constante. Il essayait de se représenter les chefs de guerre… les murs partout… les gens, certains vivant et travaillant dans un espace d’une relative opulence tandis que tous les autres… Par les Dieux ! C’était de la folie pure et simple, dans un univers où certaines planètes parfaitement habitables n’étaient peuplées que de quelques milliers d’individus. Se reprenant, il s’adressa à Aritch d’une voix cassante :

« Ces propriétés intrinsèques, ces avantages que vous espériez obtenir… pouvez-vous me les définir ? »

Aritch se redressa d’un mouvement brusque.

« Nous avons découvert de nouveaux modes d’association, de nouveaux éléments de motivation et des leviers insoupçonnés permettant d’agir sur des populations entières. »

« Je désire que vous procédiez à l’énumération claire et complète de toutes ces découvertes. »

« Un peu de patience, légiste. Un peu de patience. »

Pourquoi Aritch était-il en train de temporiser ainsi ? Les avantages en question avaient-ils donc si peu de poids en regard des atrocités entraînées par ces expériences ? McKie essaya une autre approche.

« Vous dites que cette planète est malsaine. Pourquoi ne pas en retirer les habitants par petits groupes, effacer s’il le faut tous leurs souvenirs et les réinsérer dans la Co-sentience en qualité de nouveaux… »

« Nous n’osons pas le faire ! Premièrement, les Dosadis ont acquis une sorte d’immunité à notre lavage de mémoire. C’est l’un des effets secondaires produits par les substances toxiques qui se glissent malgré tout dans leur alimentation. Et deuxièmement, compte tenu de ce qu’ils sont devenus à force de vivre sur Dosadi… Comment vous expliquer ? »

« Pourquoi ne quittent-ils pas Dosadi par leurs propres moyens ? Je suppose que vous les empêchez d’utiliser les couloirs calibans, mais il y a d’autres moyens plus traditionnels, comme les fusées… »

« Nous les retenons de force. Notre entité calibane a entouré la planète de ce qu’elle appelle une barrière tempokinésique. Les Dosadis ne peuvent la franchir. »

« Pourquoi faites-vous cela ? »

« Nous préférerons détruire la planète avec tous ses habitants plutôt que les voir se répandre dans toute la Co-sentience. »

« Mais qu’ont-ils donc de si terrible, pour que vous envisagiez une telle extrémité ? »

Aritch frissonna.

« Nous avons créé un monstre. »

Dosadi
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